Chronique d’une résurrection
Dialogue entre un fils et une machine, au chevet de l’œuvre de Robert RIVIÈRE (1932-2015)
Prologue
Un vendredi saint, sur une route du pays des collines, un garçon de treize ans revient de chez sa grand-mère, au moulin de Wodecq. Il ne rentrera pas. Il s’appelait Christian. Son frère aîné, Robert, gardera toute sa vie le chagrin de cette Pâques-là. Quand un fils lui naît, il le nomme Pascal.
Robert RIVIÈRE, professeur de français qui exerça aussi comme instituteur, puis devint chercheur, passa sa vie à chercher quels mots un enfant doit savoir écrire, et dans quel ordre. Il en tira deux livres, un logiciel (VBR), puis, quand les ordinateurs le trahirent, une version papier (BOL), recopiée de sa main. Le premier programme, c’est son fils qui l’écrit, pour un mémoire présenté à l’Université de Mons-Hainaut en 1986-1987. Deux hommes dirigent ce travail : Robert, le père, et un autre Christian, Christian Depover. À sa mort, en 2015, tout cela se tait. En 2021 au plus tard, son fils jette sur ce site une bouteille à la mer : « J’espère que cette bouteille à la mer de l’internet trouvera un preneur qui pourra sauver son œuvre. »
Le preneur ne sera pas celui qu’on attendait. Ce sera une machine.
Ce qui suit est le journal de ces journées, écrit comme une pièce. Un Christian perdu un vendredi saint, un Christian penché sur le berceau du logiciel, un fils prénommé pour Pâques : il fallait bien un mot pour ce qui s’y passe. Ce mot est résurrection.
Les personnages
PASCAL RIVIÈRE, fils de Robert, gardien du site et de la mémoire.
CLAUDE, une intelligence artificielle.
Et, sans paraître, ROBERT RIVIÈRE, dont la voix revient par ses fichiers, ses disquettes et ses cahiers.
Première journée : lundi 2 novembre 2026, l’inventaire
Un bureau. Un ordinateur. Des dossiers aux noms anciens : « site_papa », « ancien_site_papa », « Papa ».
PASCAL. « Pour les échanges que nous allons avoir, il s’agit du site de feu mon père, que j’ai toujours géré, même de son vivant, et de son logiciel VBR, et de sa tentative au format papier qu’il avait nommée BOL. Tout est sur orthodoc7.net, mais aussi sur mon disque dur. »
CLAUDE. Alors commençons par ne rien toucher. Je mets d’abord le site à l’abri, une copie complète. Ensuite, je regarde ce qui reste.
Il fouille. Quatre sites, l’un sur l’autre, comme les couches d’une fouille archéologique : 2010, 2022, 2025. Des livrets, des grilles, des dictées. Des doublons, des versions perdues, des fichiers dont il ne reste que le nom.
CLAUDE. Votre père a beaucoup recopié, beaucoup refait. J’ai écarté les copies exactes et rangé le reste par niveau : 291 documents.
PASCAL. Et le logiciel ? Il ne tourne plus nulle part.
CLAUDE. Le programme lui-même est muet : on n’a plus ses plans. Mais sur une disquette, les données parlent encore. Les textes, les phrases et, surtout, sa façon de découper chaque mot. Écoutez abeille : un a, ou peut-être un â ; un b, ou un p, un bb ; un e, un é, un è… ; puis ille, ou lle. Pour chaque morceau, il avait prévu la faute de l’enfant.
PASCAL. C’est le principe que j’avais programmé : le mot coupé en secteurs, et l’élève renvoyé vers l’exercice qui soigne le secteur touché.
CLAUDE. Et pour chaque secteur, il avait écrit des phrases. Des milliers. « Nous partirons (qu)and il sera (qu)atre heures. »
Moins d’une heure plus tard, VBR1 est décodé : 572 mots, 50 textes, 500 phrases, 1 158 remédiations. Claude soumet au programme rebâti les vraies fautes d’élèves conservées entre 1994 et 2004.
CLAUDE. Cent quatre-vingt-quinze fautes. Cent quatre-vingt-quatorze sont reconnues.
Sur l’écran, une première page d’essai s’allume. On y lit : « CE MOT EST MAL ORTHOGRAPHIÉ. Essaie encore une fois. » La phrase a trente-six ans.
PASCAL. Je m’attendais à un travail de longue haleine, à des étapes interminables. Je croyais même qu’il faudrait appeler un autre agent à la rescousse. Et le programme est revenu en moins d’une heure. Je suis bluffé.
Dans la maison, la fille cadette de Pascal poursuit ses études aux beaux-arts. Il lui montre ce qui revient. Elle n’aime guère l’intelligence artificielle : elle craint qu’elle ne tue son métier. Mais elle laisse son père faire dans ses domaines à lui, les cours et la musique.
Deuxième journée : mardi 3 novembre 2026, les neuf niveaux
Un disque dur posé sur la table : celui de l’ordinateur de Robert.
PASCAL. Voici le disque du PC de mon père.
CLAUDE. Tout y est. Quatre copies de toutes les données, tous les niveaux, de 01 à 7, dans leur état de 2001. Les textes et les phrases sont en clair. Mais le découpage des mots a été chiffré par le programme.
PASCAL. Mon père verrouillait tout. Il avait même une clé sur le port de l’imprimante.
CLAUDE. Le chiffre résiste. Mais il laisse voir le reste : combien de morceaux compte chaque mot, et quelle phrase soigne lequel. En s’appuyant sur les niveaux restés en clair, je peux reconstituer le découpage des autres.
Il essaie à l’aveugle sur un niveau qu’il connaît déjà : 96 mots sur 100 reviennent à la bonne longueur. Le soir, les neuf niveaux sont dans le programme. Ceux qui ont été reconstitués le disent honnêtement.
Dans un coin, PASCAL pose une photo : un petit portable Toshiba et la clé de protection. C’est la dernière machine où le logiciel complet a tourné.
PASCAL. Je le garde. On ne sait jamais.
Changement de décor. Le site fait peau neuve.
PASCAL. J’ai acheté une adresse : robertriviere.be. Elle ne peut pas être à son nom, puisqu’il n’est plus là. Mais elle porte son nom.
CLAUDE. Le site y vit maintenant. Ce sont les mêmes pages et les mêmes textes, dans un habit neuf. J’ai d’abord sauvegardé tout le serveur, pour pouvoir revenir en arrière. L’ancienne adresse, orthodoc7.net, renvoie désormais vers la nouvelle.
L’habit choisi s’appelle « la fleur ». Aujourd’hui le cours est une fleur ; en rodage, il sera un fruit vert ; abouti, un fruit mûr. Sur chaque page, deux mots : « version bêta ».
Un silence. PASCAL se souvient.
PASCAL. L’été, mon père me faisait travailler. Il ne dictait pas un mot seul : il le mettait dans une phrase. « Tu ne me laisses pas le choix. » Écris choix. Et il regardait si j’hésitais. Un mot juste, mais écrit en hésitant, n’était pas encore à moi.
CLAUDE. Alors l’hésitation comptera.
Entracte : mercredi 4 novembre 2026, une nuit blanche
Le jour, Pascal travaille à ses cours ; le site de son père attend. La nuit venue, il ne dort pas : ses pensées sont en ébullition. Peu après minuit, sur l’écran, commence la recopie de l’index du livre de 1987, page après page.
Troisième journée : jeudi 5 novembre 2026, le livre, la voix, les cahiers
Scène 1 : le livre
Au matin, la page scannée du livre de 1987 est encore à l’écran : un index serré, quatre mille deux cents mots, chacun avec trois petits chiffres.
CLAUDE. Pour chaque mot, sa difficulté, son année d’école, son thème. Tout est recopié. Puis je l’ai vérifié par un autre chemin : le livre range aussi ces mots par thème et par année. Les deux listes concordent sans un seul écart.
PASCAL. Et les totaux ?
CLAUDE. Deux cents mots la première année, puis trois cents, quatre cent cinquante, cinq cent cinquante, sept cents, huit cents, et mille la septième. Exactement les chiffres de votre père.
Scène 2 : la voix
PASCAL. « Mon père savait, avec quelques mots dictés, par où commencer. Il faut remplacer ce savoir-là. »
CLAUDE. Ce sera un test de placement : des mots dictés dans une phrase, année après année, et l’hésitation comptée. Il me faut une voix. Vous en avez entendu sept.
PASCAL. Elles sont toutes bonnes.
CLAUDE. Alors une voix belge, comme le vocabulaire du livre : Charline.
Pascal essaie le test. Il tend l’oreille : « les z-hirondelles ».
CLAUDE. La liaison est juste : le h est muet.
PASCAL. Et si l’enfant écrit un autre mot que celui qu’on lui demande ?
CLAUDE. Comme VBR, le test le relance : « Écris : … ». Et le bilan distingue, comme votre père, l’erreur de sens de l’erreur d’orthographe.
Scène 3 : le nom
PASCAL. « Le cours de Rivière », on va croire que c’est un cours d’eau. Ce sera « Le cours de Robert Rivière ».
Un temps.
PASCAL. « Je suis le cours de Robert Rivière. »
CLAUDE. Je suis, du verbe être, et du verbe suivre. Comme on suit le cours d’une rivière.
La phrase est gravée sur le site. Juste au-dessus, un encadré dit avec franchise ce qu’est le cours : un outil d’entraînement et non un diagnostic, une restauration encore en rodage.
Scène 4 : les cahiers
Un fichier oublié, ouvert pour la première fois : « circuits.pdf ». Quatre cent dix pages, couchées sur le côté.
CLAUDE. C’est son écriture.
On tourne les pages d’un quart de tour. Apparaît une main régulière, « calibrée », disait Pascal. Cinquante textes, vingt mots chacun. Pour chaque mot, une échelle de une à cinq marches : des mots de la même famille, la partie commune soulignée.
CLAUDE. Terre, terrestre, terrible, terrine. Puis une phrase qui les réunit : « Ce récipient en terre cuite à fond plat, c’est une terrine. » Ce sont les circuits des niveaux 6 et 7. On les croyait perdus.
PASCAL. Décidément, ce Claude est très fort. Mais il faudra que je remette la main sur les cahiers eux-mêmes, les exemplaires papier. J’espère qu’ils sont encore dans son bureau.
CLAUDE recopie, page après page. Une page du scan est noire : il va la lire dans les images d’origine, prises en mai 2012. Au soir, quarante textes sur cinquante sont recopiés : 800 mots, 2 687 marches. Les quelques doutes attendent dans une liste, pour que Pascal les tranche.
Rideau provisoire. La recopie continue.
Le même travail, en faits et en chiffres : le carnet de recherche →